Changer de regard sur l’échec

«Le fait d’avoir été renvoyé d’Apple est la meilleure chose qui me soit arrivée» disait Steve Jobs.

C’est le géant du numérique, l’un des «A» de l’acronyme GAFAM, une success story dont son nom est devenu indissociable. 

Qui se souvient, alors qu’en 1985, après le licenciement de 1.200 salariés lié à une restructuration, le fondateur de la firme à la pomme fut lui-même débarqué de sa propre entreprise ?

Et pourtant, c’est bien ce qu’il s’est passé. A première vue : échec total. Une entreprise en difficulté, malgré ses produits innovants, et son fondateur contraint de partir. 

Aurait-il pu s’effondrer, se victimiser, renoncer ? Il choisit autre chose. 

Il fonde NeXt Computer, que Apple rachètera à la fin des années 1990. Il revient alors aux commandes, et c’est lui qui développera l’iPhone, l’iPad – les produits qui constituent aujourd’hui le cœur de la richesse d’Appel.

Était-ce vraiment un échec ?

Ce que l’on ne voit pas

Il y a dans chaque réussite un part invisible, comme la masse immergée d’un iceberg. Ce que nous de Steve Jobs, c’est la partie émergée : le génie visionnaire, la scène des keynotes, les milliards. Ce que nous ne voyons pas, c’est la partie cachée, souvent bien plus vaste : les années de doutes, les décisions difficiles, les humiliations, les nuits à tout reconstruire.

Ce biais est universel. Parce que les succès se racontent et que les échecs se taisent, nous finissons par croire que la réussite est un chemin droit – et que l’échec, lui est une destination.

C’est cette illusion qu’il faut déconstruire.

Le problème n’est pas l’échec. Le problème, c’est le regard que nous posons sur lui.

Trois façons de changer de regard

1. Distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous.

Épictète posait une question radicalement simple : sur quoi ai-je réellement la main ? – « Ce qui dépend de toi, c’est d’accepter ou non ce qui ne dépend pas de toi ».

Sa réponse structurait toute sa philosophie : il y a ce qui dépend de nous – nos jugements, nos intentions, notre attitude, nos choix – et tout le reste, qui ne

dépend pas de nous : les évènements extérieurs, le comportement des autres, les aléas du marché, la conjoncture. La liberté, selon lui commence précisément là : dans cette distinction.

Cette intuition antique rejoint ce que Stephen Covey a formalisé dans « Les 7 habitudes des gens très efficaces » avec sa théorie des cercles d’influence : le cercle de préoccupation, le cercle d’influence et le cercle de contrôle.

Face à un échec, le réflexe naturel est de concentrer toute son énergie sur le cercle de préoccupation : pourquoi le marché a-t-il changé ? pourquoi mon associé a-t-il pris cette décision ? pourquoi n’ai-je pas eu cette chance ? C’est humain. Mais c’est aussi épuisant et stérile, parce que cette zone nous échappe par définition.

Les personnes qui traversent l’échec avec le plus de résilience font le mouvement inverse : elles ramènent leur énergie vers ce qu’elles peuvent influencer ou contrôler. Non pas pour nier la réalité ou minimiser la douleur, mais pour retrouver une forme d’action possible. Que puis-je apprendre de cette situation ? Quelle décision est en mon pouvoir aujourd’hui ? Comment puis-je me repositionner ?

C’est exactement ce qu’a fait Steve Jobs en 1985. Il ne pouvait pas contrôler le conseil d’administration d’Apple ni le cours des événements. Il pouvait contrôler ce qu’il allait faire ensuite. Il a choisi de créer NeXT.

Se victimiser — c’est encore à moi que ça arrive, c’est injuste, je n’y suis pour rien — n’est pas une posture moralement condamnable : c’est une réaction compréhensible. Mais c’est une posture qui nous enferme dans le cercle de préoccupation, là où nous n’avons aucun levier. Reprendre les rênes, c’est accepter qu’on ne maîtrise pas tout — et agir quand même sur ce qu’on peut.

  1. Voir l’échec comme une information, pas comme un verdict

L’échec nous dit quelque chose : que telle voie ne fonctionnait pas, que tel modèle méritait d’être repensé, que telle compétence reste à développer. C’est une donnée précieuse — à condition de l’écouter plutôt que de s’y noyer. Les sportifs de haut niveau le savent : on analyse une défaite bien plus finement qu’une victoire. Pourquoi ne ferions-nous pas de même dans nos vies professionnelles et personnelles ?

Le Larousse définit l’échec comme « le résultat négatif d’une tentative, manque de réussite, défaite, insuccès, revers ». Cette définition est exacte — mais elle ne dit rien sur ce qu’on fait ensuite. Elle décrit un état, pas une trajectoire. Or c’est précisément là que tout se joue : non pas dans le fait d’échouer, mais dans la décision de ce qu’on en fait.

  1. L’échec comme sortie de sa zone de confort

C’est peut-être la leçon la plus contre-intuitive. Le renvoi de Steve Jobs l’a contraint à réinventer son rapport à la création, à explorer des territoires qu’il n’aurait peut-être jamais approchés depuis son poste de CEO. L’échec, quand on le traverse plutôt qu’on ne le subit, peut devenir le moteur d’une transformation que le confort n’aurait jamais rendue possible.

La zone de confort a cela de paradoxal qu’elle nous protège autant qu’elle nous limite. Un échec qui nous en expulse brutalement est douloureux — mais il ouvre aussi un espace nouveau, celui où l’on découvre des ressources, des capacités, des directions qu’on n’aurait jamais eu à chercher autrement.

Pour conclure

Rudyard Kipling l’écrivait dans If :

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie, Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties Sans un geste et sans un soupir (…) tu seras un homme mon fils »

Ce n’est pas l’échec qui nous définit. C’est ce que nous en faisons.

La vraie question, face à un revers, n’est pas pourquoi moi ? mais qu’est-ce que cela m’apprend, et où cela peut-il m’emmener ? Changer de regard sur l’échec, c’est refuser d’en faire une sentence — et choisir d’en faire un point de départ.

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